Le leadership de l'IA, des civilisations aux individus

EuropIA défend une vision de l’IA éthique, inclusive et responsable. Dans cette perspective, il est essentiel de délimiter les enjeux d’un leadership reconfiguré par l’intelligence artificielle et de comprendre les leviers dont l’humain dispose pour agir.
L’IA redistribue le leadership sur quatre niveaux qui interagissent, du plus vaste au plus intime : le niveau civilisationnel, le niveau géopolitique et étatique, le niveau organisationnel et enfin le niveau individuel. Paradoxalement, plus l’échelle se resserre, moins l’individu influence la trajectoire globale de l’IA, mais plus il dispose de leviers immédiats pour agir.

L’angle civilisationnel est le premier niveau. Le directeur général de la SoftBank Masayoshi Son a affirmé en décembre dernier que la superintelligence artificielle pourrait dépasser les humains au point d’en faire des « poissons rouges ». Une vision de l’humain qui devient l’animal de compagnie de l’IA. Cela ressemble à de la science-fiction, mais cette possibilité, aussi infinitésimale soit-elle, doit nous amener à réfléchir. Dario Amodei, le patron d’Anthropic, est bien placé pour prendre la mesure du scénario et s’en inquiète régulièrement durant ses interventions publiques. Dans l’essai « The Adolescence of Technology », il alerte sur les risques d'une intelligence artificielle avancée, capable de s'auto-améliorer, dont les comportements pourraient devenir imprévisibles et échapper au contrôle humain tout en proposant des défenses concrètes pour les surmonter.
À ce niveau de leadership, seule une poignée d’individus peut directement agir pour freiner ou stopper les avancées de l’IA. Une gouvernance internationale semble indispensable, mais les positions divergent. En février dernier, le conseiller scientifique de la Maison Blanche, Michael Kratsios, a déclaré lors de l’India AI Impact Summit que les États-Unis rejettent totalement l’idée d’une gouvernance IA mondiale. Pour le gouvernement américain, la priorité déclarée est de ne pas étouffer l’innovation.
À un deuxième niveau qui est géopolitique, les grandes entreprises de la Tech (majoritairement américaines et chinoises) rivalisent désormais avec les États pour dicter les règles du jeu mondial. La course se joue sur toute la chaîne de valeur : Nvidia sur les puces, Microsoft, Amazon et Google sur le cloud et la distribution, OpenAI, Anthropic ou Google sur les modèles d’IA les plus avancés, tandis que les acteurs chinois ont réduit l’écart en s’appuyant sur l’open source. Mi-mai 2026, la capitalisation boursière de Nvidia a atteint 5 700 milliards de dollars et pèse plus que le PIB de l’Allemagne, première économie en Europe, estimée à 5 450 milliards de dollars (projection FMI 2026).
C’est un leadership à dimension supranationale que les États ne maitrisent pas totalement mais sur lequel ils peuvent agir. L’influence des États reste réelle à travers la régulation, le financement ou encore la sensibilisation du grand public. C'est le terrain de la souveraineté technologique, illustré en Europe par l'entrée en vigueur de l'AI Act et, en France, par des initiatives publiques comme le plan « Osez l'IA » ou, à l'échelle territoriale, la Maison de l'Intelligence Artificielle (MIA) des Alpes-Maritimes, pionnière en matière d'acculturation des citoyens à l'IA depuis Sophia Antipolis.
Le troisième niveau de leadership est celui de la micro-économie. Il concerne les entreprises qui ne conçoivent pas l’IA mais qui la déploient pour conquérir des parts de marché. Les dirigeants le savent, perdre cette course, c’est aussi développer une « dette de compétitivité ». Les premières entreprises à déployer l’IA et à en tirer toute la valeur disposeront d’un avantage décisif sur leurs concurrents. La course à l’IA a déclenché une vague d’investissements comparable aux grandes phases d’informatisation des entreprises. Ici, le leadership responsable se traduit par la conduite de la transformation, le développement des compétences et la gestion des risques. Les chartes éthiques se multiplient pour encadrer l’usage, promouvoir une IA frugale et contrer les dérives comme les biais algorithmiques ou le Shadow AI.
Le quatrième niveau, le plus intime, est la façon dont chacun pilote l’IA à l’échelle individuelle. C’est le seul niveau où personne n’a besoin d’attendre un sommet international, une régulation ou une décision de comité exécutif pour agir.
Le pilotage de l’IA, la nouvelle compétence du leader
Traditionnellement, le leader incarne la figure du meneur. Il fédère autour de lui par son charisme, son expertise reconnue et sa force de conviction, mais aussi par son aptitude à proposer une vision et à assumer des décisions difficiles.
Toutes ces qualités demeurent de vrais leviers de leadership mais la maîtrise stratégique de l’IA vient s’immiscer dans l’équation. Les recrutements, les stratégies de formation et les évolutions de carrières s’adaptent à cette nouvelle norme. Le cabinet de conseil Accenture a ainsi annoncé en début d’année que l’utilisation de l’IA devient un critère de promotion pour ses effectifs. Le dernier rapport Accenture/Wharton « The age of co-intelligence » de mars 2026 est riche en enseignements. Si seuls les humains apportent une vision globale intégrant le contexte, les valeurs, la légitimité et la responsabilité, l’IA peut désormais surpasser l'humain dans des domaines spécifiques comme la production ou l’analyse. Ce changement impose une nouvelle responsabilité aux dirigeants. Ils doivent redéployer cette capacité accrue pour générer de la valeur mesurable et une croissance durable. Les dirigeants ont besoin de systèmes opérationnels pilotés par l'humain, où les personnes orchestrent la collaboration entre l'humain et l'IA, et où l'IA s'exécute dans des limites claires.
La superintelligence fera peut-être un jour de nous des poissons rouges. Si un tel scénario arrive, le pouvoir n’ira pas à ceux qui possèdent la machine la plus puissante, mais à ceux qui sauront décider quand elle exécute. C’est tout l’enjeu d’une intelligence hybride qui donne le leadership à l’humain.
Références
https://techxplore.com/news/2025-12-softbank-son-super-ai-humans.html
https://www.darioamodei.com/essay/the-adolescence-of-technology
