« La mort cessera d'être absolue » : le cinéma, l'IA et le choix de la prise

Le 30 décembre 1895, deux jours après la première séance publique des frères Lumière, un chroniqueur du journal La Poste imagina ce que l'appareil allait changer. Quand chacun pourrait revoir les siens bouger et parler, écrivait-il, « la mort cessera d'être absolue ».
Et si le cinéma était né pour tenir cette promesse ? En 1945, André Bazin le rattachait aux Égyptiens qui embaumaient leurs morts pour vaincre le temps. Il appelait le cinéma « la momie du changement ». Méliès n’avait pas attendu la théorie. En 1896, quelques mois après les Lumière, ce magicien de théâtre a arrêté sa caméra, fait disparaître une femme assise sur une chaise et mis un squelette à sa place. Puis la femme est revenue. La deuxième promesse était là : montrer ce qu’aucune caméra ne peut filmer.
La première promesse n'a été tenue qu'à moitié. On pouvait garder les morts « en vie », mais à partir de ce qu'ils avaient dit et fait : des images d'époque et des doublures, recomposées à grands frais. Ridley Scott, par exemple, a dépensé 3,2 millions de dollars pour qu'Oliver Reed, mort pendant le tournage de Gladiator, puisse aller au bout de son rôle. Un vieux tour de théâtre du XIXe siècle, le fantôme de Pepper, a fait remonter Tupac sur la scène de Coachella en 2012. Et comment oublier Michael Jackson aux Billboard Music Awards de 2014 ?
Quand j'enseignais les médias émergents, c'étaient quelques-unes des provocations qui nous servaient à spéculer sur l'avenir. Nous passions des heures à imaginer ce que la technologie rendrait possible : vaincre la mort, filmer l'infilmable. Je montrais à mes étudiants Jang Ji-sung, une mère coréenne qui, grâce à la réalité virtuelle, avait pu retrouver sa fille de sept ans, morte quatre ans plus tôt, le temps de fêter son anniversaire. Une chaîne de télévision avait mis huit mois de travail pour rendre cela possible. Nous croyions parler de l’avenir.
Aujourd’hui, l’IA tient les deux promesses. Au printemps 2026, à Las Vegas, les exploitants de salles ont découvert la bande-annonce d’As Deep as the Grave. Val Kilmer, mort un an plus tôt, y joue un prêtre. Il avait été choisi pour le rôle avant la pandémie, puis la maladie l’avait éloigné du tournage. Avec l’accord de sa famille, qui a ouvert ses archives, l’IA l’a recréé à plusieurs âges de sa vie. Dans la bande-annonce, il dit à un autre personnage de ne pas avoir peur des morts, ni de lui.
La même technologie ouvre la deuxième promesse à tous. En avril 2026, au World AI Film Festival de Cannes, A Dollar Story de Qiu Sheng a remporté le prix du meilleur film d'action. On y suit un billet d'un dollar qui traverse un siècle d'histoire du cinéma, du Vol du grand rapide au film noir jusqu'à aujourd'hui, chaque séquence prenant la forme d'un genre. On croit y reconnaître la cavale de Bonnie and Clyde, l'Amérique d'Easy Rider, les hélicoptères de Coppola. À la fin, le billet est déchiqueté et retourne à la terre pour nourrir une vie nouvelle. Qiu Sheng se sert de l'IA comme d'une archive infinie. Il avait fallu Hollywood pour tourner ces images : lui les rappelle à la vie.
Mais une technologie aussi puissante appelle des règles, et chacun les écrit avec son accent. Partout, on parle de transparence et de contrôle humain : c’est la même langue. Chacun la parle pourtant à sa manière, avec ses priorités, comme un dialecte. Avec les années, j’ai appris à en distinguer six. Je les nomme par des villes, comme on dit Bruxelles pour parler de l’Europe.
Bruxelles parle la langue des droits. L'AI Act, première loi d'ensemble sur l'IA au monde, classe les systèmes selon le risque qu'ils font courir à la santé, à la sécurité et aux droits fondamentaux. Il lui reste à apprendre aussi la langue des outils : l'Europe en utilise encore davantage qu'elle n'en fabrique. Washington parle la langue de la liberté d'innover, et confie volontiers aux juges et aux contrats ce que l'Europe écrit dans la loi. À Pékin, la règle sert l'harmonie et la confiance collective. Londres n'a pas de loi sur l'IA : en 2023, elle a accueilli à Bletchley Park le premier sommet mondial sur la sécurité de l'IA, et regarde d'abord les modèles les plus puissants et les risques qu'ils pourraient faire courir. Singapour offre aux entreprises des lignes directrices volontaires et des outils pour tester elles-mêmes leurs systèmes. Son dialecte est la conformité pratique : montrer que le système fait ce qu'il promet, et avancer. Rome, entendue comme le Saint-Siège, parle la langue de la dignité. En mai 2026, l'encyclique Magnifica Humanitas a placé la personne au centre, sans faire de la technologie une ennemie de l'humain. Rome n'a ni marché à protéger ni technologie à vendre, et peut parler de la seule personne.
Aucun de ces dialectes n’a tort, et chacun a ses angles morts. Prenez une question simple : une IA peut-elle écrire un scénario ? À Bruxelles, on voudra d’abord savoir si le public est prévenu. À Washington, à qui appartient le texte. À Rome, où est passé l’auteur. Chaque tradition voit ce que son histoire lui a appris à protéger, et le reste lui échappe. Nous aussi, nous parlons avec un accent. Connaître les six aide à l’entendre.
Le cinéma est déjà en train de traduire ces six langues en règles concrètes. Depuis le 2 août 2026, l'article 50 de l'AI Act impose de signaler les contenus hypertruqués, avec une place faite à l'art : pour une œuvre manifestement créative, la mention doit rester discrète et ne pas gêner l'œuvre. Aux États-Unis, une œuvre sans auteur humain n'est pas protégée par le droit d'auteur, principe que la Cour suprême a refusé de rouvrir en mars 2026. Pour le cinéaste, c'est une bonne nouvelle déguisée : plus ses choix d'auteur se voient dans l'œuvre, plus elle lui appartient.
Depuis septembre 2025, la Chine exige que tout contenu généré porte une mention visible et une trace inscrite dans le fichier. L'Italie, avec sa loi 132/2025, écrit qu'une œuvre créée avec l'aide de l'IA est protégée dès lors qu'elle naît de l'effort intellectuel de son auteur. Le 1er mai 2026, l'Academy des Oscars a décidé que seuls les rôles joués par des humains, avec leur consentement, peuvent concourir en interprétation. Pour le reste, l'IA ne favorise ni ne pénalise un film.
Le film de Val Kilmer devient ainsi un test direct de cette règle, qui parle du consentement de l'acteur et ne dit encore rien de celui de ses héritiers. En janvier 2026, Léon XIV appelait à protéger visages et voix contre les usages sans consentement. L'IA entre dans le cinéma, et l'humain garde la signature.
Reprenons le film de Val Kilmer et faisons-le passer par Bruxelles, puis par Londres. À Bruxelles, l’accord de sa famille ne suffit pas : le spectateur doit savoir que Kilmer n’a jamais tourné ces scènes. À Londres, on pense moins à ce film qu’aux mille qui suivront, et l’on cherche une trace technique que les experts sauraient lire, même si le Royaume-Uni n’a pas encore tranché sur le filigrane numérique. Les deux veulent de la transparence. Pour le public dans la salle, ou pour l’expert qui ouvre le fichier ? Il faudra choisir.
Reste un instant qu'aucun de ces dialectes n'atteint. Le réalisateur regarde la performance générée, la trouve juste et la garde comme prise définitive. Le cinéma a un nom pour ce geste : choisir la prise. Sur un plateau, on en tournait dix. L'outil de génération en propose mille, en quelques minutes, et le risque tient à cette vitesse : la première prise réussie arrive si vite qu'on oublie qu'on pouvait encore choisir. Aucune loi n’entre dans la salle de montage : c’est là, prise après prise, que tout se joue. Je le répète depuis des années : il ne faut pas se laisser gérer par la machine, il faut la gouverner.
Les films qui arrivent à Cannes ont, qu'ils le sachent ou non, traversé ces six dialectes. Ils posent une question concrète : quelle trace de ce choix humain une œuvre générée doit-elle porter, et qui la signe ? En 1895, on promettait que la mort cesserait d'être absolue. Sur l'écran, la promesse est tenue. Il reste à faire en sorte que, derrière chaque image, quelqu'un ait choisi.
