IA & HORIZONS La Newsletter de l'Institut-EuropIA N.15 Juillet 2026

par Chiara Sottocorona –
Experte en IA et Médias de l’Institut-EuropIA
Le surchauffe de l’IA en collision avec le changement climatique
L’intelligence artificielle n’est pas si « soft » que nous le croyons. Derrière l'apparente immatérialité des modèles, il y a une matérialité très concrète. L’IA nécessite des infrastructures physiques : grands data centers, réseaux, puces, accès à l'électricité et à l’eau pour le refroidissement des systèmes de calcul. « Nous devons planifier la montée en puissance de cette nouvelle demande, fournir l'électricité décarbonée nécessaire, développer des data centers plus sobres en énergie et en eau, anticiper les tensions sur les territoires et faire de l'efficacité énergétique un avantage compétitif européen » recommande Pascal Canfin député européen.
C’est un enjeu de société devenu prioritaire face à la vitesse de croissance de l’IA et à son impact sur un dérèglement climatique déjà en pleine accélération.
Le bilan environnemental des Big Tech, selon les données publiées début juillet et reportées par Les Échos, est des plus inquiétant : les émissions de CO2 de Google ont bondi de 82% depuis 2019 et celle de Amazon liées à la construction de nouveaux centres de données ont progressé de 40 % en un an.
Amazon a émis 80,85 millions de tonnes équivalent CO2, du fait des activités d'informatique en ligne (cloud), auxquelles s'ajoutent ses entrepôts, sa flotte logistique et ses livraisons à travers le monde.
Google a rejeté l'an dernier 18,8 millions de tonnes équivalent CO2, provenant de ses centres de données et de ses bureaux, mais surtout de la fabrication des puces et des serveurs et de la construction de nouveaux centres chez ses fournisseurs.
Google s'est engagé à réduire de moitié d'ici à 2030 ses émissions de gaz à effet de serre et pour cela il a investi dans le nucléaire et la géothermie, tandis qu'Amazon dit vouloir atteindre la neutralité carbone, mais pas avant 2040. Kate Brandt, directrice du développement durable de Google, citée dans le dernier bilan environnemental annuel du groupe, reconnaît :
« Notre déploiement d’infrastructures IA s'accélère actuellement plus vite que le réseau électrique ne se décarbone ».
Dans le scénario de référence de l’AIE (Agence International de l’énergie) la consommation d’électricité des centres de données double chaque année pour atteindre environ 945 TWh en 2030, avec une croissance moyenne d’environ 15 % par an entre 2024 et 2030.
L’AIE a souligné qu’un centre de données dédié à l’IA peut consommer autant que 100 000 foyers, sans compter que les plus grands centres de données en cours de construction pourront consommer jusqu’à 20 fois plus.
Les États-Unis restent au cœur d'une grande partie de la frontière de l'IA, mais toutes les études publiées commencent à en révéler le prix : la puissance électrique ne s'implémente pas comme un logiciel, elle s'obtient en se raccordant à des infrastructures et réseaux disposant d'une puissance disponible. La construction des nouvelles lignes de transport d’électricité peut prendre entre 4 et 8 ans dans les pays développés et selon l’AIE le volet « énergie » nécessite des délais de mise en œuvre bien plus longs, donc environ 20 % des projets de centres de données prévus pourraient subir des retards en raison de contraintes liées au réseau.
En 2023, les centres de données ont consommé environ 176 TWh, soit environ 4,4 % de l’électricité américaine ; d’ici 2028, cette part pourrait grimper à 12 % pour dépasser les 20 % d’ici 2030. (Source :DOE, reportLBNL 2024)
Le problème américain est déjà évident : si l’on ne libère pas la capacité de production électrique et celle du réseau, l’IA s’étouffera d’elle-même.
A cela s’ajoute une contestation montante : « Sept Américains sur dix s'opposent à la construction de centres de données dédiés à l'intelligence artificielle dans leur région, dont près de la moitié (48 %) y sont fermement opposés ». Ces réponses viennent d’un sondage Gallup réalisé entre le 2 et le 18 mars 2026.
L'enquête demandait aux personnes interrogées d'évaluer leur niveau d'inquiétude concernant l'impact environnemental des centres de données dédiés à l'IA. 46 % déclarent être très inquiets et 24 % assez inquiets, ce qui reflète largement les degrés d'opposition à la construction de ces centres de données. La moitié des opposants évoquent la consommation excessive de ressources par les centres de données, 18 % d'entre eux citant respectivement leur consommation d'eau et d'énergie. Seize pour cent évoquent une préoccupation environnementale liée à la pollution, notamment la pollution sonore, atmosphérique et aquatique.
Americans Oppose AI Data Centers in Their Area
The centers cover large areas of land, require extensive amounts of electricity to operate and need substantial water to cool the equipment, raising concerns about their impact on the environment and local electric bills.
$64 billion of data center projects have been blocked or delayed amid local opposition

Dans le plan on voit en noir les États où des protestations ont déjà retardé ou bloqué la construction des nouveaux data centers. Le site Data Center Watch traque l’opposition et il a déjà signalé 124 activist group dans 24 états américains.
Le cas plus récent est celui de l’opposition des habitants de l’Ohio à l’installation à New Albany de « Prometheus », le prochain data center de Meta dédié à l’IA d’une puissance de 1 Gigawatt, qui consomme l’équivalent d’électricité d’un million de familles. En premier ligne dans la contestation les agriculteurs très inquiets pour les privations d’eau, d’autant plus dans une période où la sécheresse fait déjà des dégâts.
Les prochains data center pour faire tourner les grands modèles d’IA américains entre 2027 et 2030, que selon Anthropic seront d’une puissance entre 5 et 10 Gigawatt, ne surgiront pas près des zones urbaines : ils sont prévus dans les États ruraux comme le Michigan et l’Ohio ainsi que dans les États du Sud, tel que la Louisiane, le Mississipi et le Texas. Des lieux où il sera plus facile de bâtir des nouvelles infrastructures électriques, mais où le problème de la consommation d’eau risque de devenir crucial, ou pire dramatique.
Le rapport « Global Trends in Climate Change Litigation: 2026 Snapshot », publié le 25 juin par le Grantham Research Institute de la London School of Economics, identifie les centres de données comme l’un des nouveaux fronts du contentieux liés au climat. En analysant 3 600 actions en justice liées au climat intentées depuis 2015, le rapport fait état d’un nombre croissant de procédures judiciaires contestant les sources d’énergie, la consommation d’eau et la pollution atmosphérique dues aux infrastructures numériques.
Entretemps même les sentiments de la population américaine vers l’IA sont en train de changer, comme a révélé le sondage “Americans and AI 2026”, réalisé par Pew Research Center, publié fin juin :
63 % estiment que l'IA évolue trop rapidement
40 % prévoient un impact négatif sur la société
16 % seulement prévoient un impact positif.
Comment l'UE veut maîtriser la soif d'énergie de l'IA ?
L'urgence est réelle sur le Vieux Continent aussi. Et avec un été marqué par le canicules à répétition, la sécheresse extrême et des grands incendies en France, comme dans d’autres pays européens, l’inquiétude ne peut que monter face aux ressources en eau et en énergie.
Selon Les Échos : Les centres de données consomment déjà 2,5 % de l'électricité de l'UE - plus de 20 % en Irlande, un record mondial qui alourdit les factures des ménages. Et ce n'est qu'un début. « En 2024, les centres de données de l'UE ont consommé suffisamment d'électricité pour alimenter près de 20 millions de foyers européens. D'ici à 2030, cette demande sera plus que doublée. Nous devons gérer cela de manière durable et responsable », a déclaré Dan Jorgensen, commissaire européen à l'Energie.
La feuille de route stratégique pour la numérisation et l'IA dans le secteur de l'énergie, publiée le 3 juin dans le cadre du grand paquet « Souveraineté technologique » dévoilée par la Commission européenne prévoit de tripler la capacité européenne en data centers d'ici cinq à sept ans, mais pas à n’importe quel prix. Bruxelles impose un cadre environnemental strict : notation énergétique obligatoire, gestion de l'eau, récupération de la chaleur perdue.
Un’équation vraiment pas facile à résoudre. D’autant plus que le coût de l’énergie dans plusieurs pays européens -Allemagne et Italie en tête- est beaucoup plus haut que dans les États-Unis. La Commission veut des modèles entraînés sur des données énergétiques européennes pour intégrer les renouvelables, désengorger les lignes et faire baisser les coûts. Premier feuille de route : le projet AI.grids, lancé avec 48 organisations et 50 millions d'euros via Horizon Europe.
Plusieurs solutions sont aussi à l’étude de la communauté scientifique. A Toulouse ont été présentés du 20 au 23 juillet dans le cadre du congrès EKC 2026 « AI-Driven Future of Science and Technology » en partenariat avec les universités et les centres de recherche coréens. Et à l’occasion s’est réuni aussi le forum 6th Global Climate Technology Innovation and Carbon neutrality. Entre les thématiques clefs : « Smart and green technologies for climate solutions, safety and environmental assessment for circular transition ».
Les réseaux sociaux interdits aux mineurs, et les chat-bots IA ?
C’était une promesse relancé plusieurs fois par le président Emmanuel Macron dans les deux dernières années : « Protéger nos adolescents dans l’espace numérique et les réseaux sociaux ».
Au dernier G7 à Evian en juin il avait aussi mis à l’ordre du jour un « L’Appel de chef d’État pour un espace numérique plus sûr pour les mineurs ». Et sans attendre l’initiative européenne, encore en discussion, la France désormais a franchi le pas : l’Assemblée nationale et le Sénat ont adopté le 21 juillet la loi proposée par la députée Laure Miller interdisant aux mineurs de moins de 15 ans d’accéder aux réseaux sociaux.
Mais comment organiser cette interdiction et la mettre en œuvre de la rentrée ?
La nouvelle loi énonce le principe « L’accès à un service de réseaux sociaux en ligne fourni par une plateforme en ligne est interdit aux mineurs de quinze ans », mais n’as pas prévu ni contrôles, ni sanctions. Marie Julie Groffe-Charrier, maître de conférences à Paris Saclay et membre du Club de juristes, fait noter : « Les modalités de contrôle actuelles (fourniture d’un document d’identité, reconnaissance faciale, etc.) posent de réelles difficultés de droit – et de sécurité – des données personnelles. Il est par ailleurs très aisé de procéder au contournement de mesures d’interdiction par l’utilisation d’un VPN qui permet de localiser virtuellement l’utilisateur mineur dans un État qui ne connaît pas une telle interdiction. La solution la plus adaptée techniquement et la plus protectrice des droits des utilisateurs pourrait résider dans le portefeuille d’identité numérique issu du règlement eIDAS 2, mais son calendrier envisage un déploiement à partir de décembre 2026 et courant 2027 ».
L’entrée en vigueur tout à la fois précipitée et séparée de l’Europe, sans les modalités d’une interdiction effective en France aurait été alors une mauvaise idée ? Le texte de loi est censé s’appliquer à partir du 1er septembre, mais soulève un certain nombre d’interrogations, voire d’inquiétudes.
« La formulation fait reposer l’interdiction sur les utilisateurs, non sur les plateformes » souligne Le Monde. Il apparaît que son application ne dépend que du volontarisme. Sans compter qu’un mineur pourrait très facilement accéder aux contenus des réseaux sociaux, sans même y entrer : il lui suffirait de demander à un chat-bot IA de les trouver à sa place. La moitié environ des adolescents dans les pays européens, selon les derniers sondages 2026, a déjà pris l’habitude d’utiliser de chat-bot IA, Chat-GPT en premier. Le problème est bien plus vaste, et plus que l’accès, concerne aussi la qualité des contenus, la fréquence de consultations, la possible addiction.
« Dans le contexte numérique, dès lors que les jeunes comprennent comment utiliser l’IA et les réseaux sociaux de manière responsable, ils sont déjà prêts à relever les défis que cela implique, non seulement techniques, mais aussi sociaux. Empêcher est une solution de facilité. Accompagner est préférable » écrit Derrick de Kerckhove, sociologue de la culture numérique, ancien directeur du McLuhan Program in Culture & Technology à Toronto et maintenant directeur scientifique de la revue italienne Media Duemila .
« La question est de savoir comment faire en sorte que tout le monde – et je parle ici de tous les âges – soit capable d’utiliser Internet de manière responsable »








