Comment sauver l’Information à l’ère de la Post-Vérité ?

Chiara Sottocorona
Experte en IA & Médias de l’Institut EuropIA
Les Français vivent un véritable paradoxe. Ils ont un énorme choix d’informations, mais
ils se méfient des médias. Ils estiment que les plateformes numériques et les réseaux
sociaux ont une place très importante dans leur vie (85% chez les 18-35 ans), mais ils
s’exposent aux dérives perçues et bien connues : sensationnalisme, désinformation,
ingérences étrangères. « Il n'y a jamais eu autant d'informations disponibles et nous
n'avons jamais eu autant de peine à y voir clair » résume Céline PIGALLE, directrice de
l’information de Radio France. « Qu’est qui est vrai, qu’est qui est faux ? » Presque la
moitié des Français (49%) ont du mal à trier les informations importantes et 47%
expriment une fatigue à suivre l’actualité, selon les données du Baromètre 2026 « La
confiance de Français dans les médias » réalisé par VERIAN et La Croix, en partenariat
avec La Poste, sur un échantillon de 1500 personnes interrogés entre novembre et
décembre 2025, représentatif de la population de + 18 ans.
L’étude a été présenté le 15 janvier au festival international Médias en Seine à Paris, organisé par Les Échos, France Info et Le Parisien. Une journée entière très riche en débats dédiés aux questions telles :
• Comment s’affranchir du pouvoir des écrans ?
° Liberté de la presse contre liberté d'expression : deux droits fondamentaux
en collision ?
• La relation des Français aux plateformes digitales : que pensent-ils vraiment ?
• Intelligence Artificielle : sommes-nous capables de maîtriser son rôle ?
Dans une ère où règnent désinformation et post-vérité, comment les médias de référence peuvent-ils continuer à informer un public de plus en plus exposé à des offres alternatives ? Quelles indications sortent du Baromètre ?
« Premier enseignement de cette édition : l’intérêt des Français pour l’actualité recule. 71 % déclarent suivre l’actualité avec intérêt, soit une baisse de 5 points par rapport à 2024. Ce moindre engouement se traduit par une baisse de la consultation de la plupart des médias. Seuls les influenceurs et créateurs de contenus échappent à cette tendance : 42 % des Français les utilisent pour s’informer (+5 points en un an, +10 points en deux ans). Nouveauté cette année l’essor des services d’intelligence artificielle comme source d’information : 41% des Français déclarent y recourir pour s'informer sur l'actualité, dont 13 % quotidiennement. Chez les moins de 35 ans, un tiers les utilise régulièrement.
Pourtant, la confiance envers les professionnels de l’information, pris isolément, demeure solide. Par exemple :
• 65 % des Français font confiance aux journaux télévisés pour les informer,
• 63 % à la presse régionale
• 58 % à la presse nationale
• 2 Français sur 3 estiment que les médias répondent à leurs attentes essentielles : en particulier savoir ce qui se passe près de chez eux (68 %) et mieux comprendre le monde (66 %).
« 76 % des lecteurs consultés ont déclaré de se sentir inquiets pour les risques d’ingérence étrangère dans l’information » a précisé Céline PIGALLE à Médias en Seine « Mais 65% des Français pensent encore que les médias restent un contre-pouvoir important, un pilier de la démocratie ».
France-Info a mis en place une équipe, créée avec l’AFP, dédié à la vérification de l’information, avec une cellule active tous les jours qui contrôle les infos diffusées sur les réseaux sociaux. 140 journalistes de l’agence France Presse, dans tous les continents et en plusieurs langues travaillent sur le fact-checking, la vérification des nouvelles, pas seulement celle écrites, aussi en vidéo ou audio. Cela permet de transmettre une information vérifiée et certifiée.
Radio France – France Info - Directrice de la radio
« Une mission de Radio France est dédiée aussi à l’éducation aux médias » nous informe Agnès VAHRAMIAN. « A commencer de 7-10 ans. Cette initiative est très prisée par les enseignants, qui ont besoin d’outils pédagogiques pour combattre les fake-news très présentes sur les réseaux sociaux ».
Jean Marc FOUR, directeur de Radio France International, a précisé à Médias en Seine « La désinformation est devenue un business à l’échelle industrielle partout, comme un produit de supermarché. Cela vient de la Russie, de la Chine, et maintenant des Etats-Unis aussi. L’intelligence artificielle est le moyen les plus facile à utiliser et le plus rapide pour disséminer chaque jour la désinformation, en utilisant des faux sites qui se servent de faux logos de médias ».
L’IA alors représente qu’une menace pour l’information ou est-elle devenue aussi un outil qui peut faire avancer les médias ? Quelimpact elle a sur le travail des journalistes et le business éditorial ?

« A Le Monde on avait prévu de lancer le texte-to-speech, la lecture des articles, quand est arrivé Chat-GPT » dit Arnaud AUBRON, directeur de la diversification de services.
« Maintenant on a un accord avec les grandes plateformes numériques pour la diqusion de nos contenus. On a aussi mis sur le site notre moteur de recherche, qui est référencé par Chat-GPT et Google Gemini, pour fournir des réponses qui sont basées sur les archives de Le Monde. Le taux d’erreur est très bas, 3% seulement, et les utilisateurs sont très satisfaits parce que cela permet d’avoir aussi des résumés d’articles fiables ».
Les médias déploient désormais l'IA directement auprès de leurs audiences : chat-bots propriétaires, moteurs de réponse, internationalisation automatisée des contenus, passage de l'écrit à l'audio, synthèse vidéo des news, personnalisation des contenus.

Toutefois, comme le rappelle Bertrand GIE’ directeur du Pôle News de Le Figaro : « L’IA a fait un grand pillage de nos contenus, et cela pendant des années. Pour entrainer leurs modèles les sociétés américaines et chinoises se sont servi sur les sites des médias. Pour alimenter les chat-bots ils ont encore besoin de nos contenus. Mais il faut que les plateformes passent des accords avec les éditeurs : les informations de qualité, fiables, vérifiés doivent être rémunérées. Et ces accords ne sont pas encore suqisants : il y a un vide juridique à combler parce qu’il s’agit de nouveaux usages ».
Si d’un côté les outils introduits par l’IA permettent de faire évoluer la production et la diqusion de l’information, de l’autre côté le risque majeur est que le recours grandissant aux chat-bots d’IA, qui fournissent des réponses confectionnées, provoque une désintermédiation des médias, qui sont moins consultés par les utilisateurs.
Il s’agit d’une tendance bien analysée dans le dernier rapport de Reuters Institute :
« Journalism, media, and technology, trends and predictions 2026 », diffusé le 12 janvier.
L’étude dépeint une industrie de l'information qui entre dans la nouvelle année « prise en étau » entre deux forces : d'un côté, l'intelligence artificielle générative, qui change la façon dont les gens trouvent et consomment les informations ; de l'autre, l'essor des créateurs et des influenceurs, qui déplacent l'attention vers une information plus «d’opinion », plus centrée sur la vidéo et moins liée aux institutions journalistiques.
Il en résulte une compression des médias en 2026 : moins de trafic, moins de pouvoir de distribution, plus de concurrence. C'est pourquoi les éditeurs (250 consultés en 51 pays) déclarent vouloir investir beaucoup plus dans un journalisme plus « humain » qui privilègie : les enquêtes originales et les reportages sur le terrain ( +91 %), l'analyse, le contexte et l'explication (+82%), les histoires humaines (+72)%, la vérification des faits (+63%), la communauté et les relations avec le public, notamment à travers la création d'événements (+75%).




